Nila : le bleu secret des hammams marocains

Indigotier en fleurs (Indigofera tinctoria) et poudre de nila bleu, pigment végétal des hammams du Maroc

Série « La canopée africaine » · Afrique du Nord

Dans les hammams du sud du Maroc, on la reconnaît tout de suite : une poudre d'un bleu si profond qu'on la croirait minérale. On l'appelle nila, ou « nila sahraouia ». Elle se vend souvent en petits blocs irréguliers qui ressemblent à des cailloux, d'où son surnom trompeur de « pierre bleue ». Pourtant, le nila n'a rien d'une pierre : c'est un pigment végétal, l'indigo.

Carte d'identité

  • Nom courant : nila, nila bleue, indigo marocain
  • Plante d'origine : l'indigotier, du genre Indigofera. La poudre vendue au Maroc est le plus souvent étiquetée Indigofera tinctoria (famille des Fabacées)
  • Région : sud du Maroc et Sahara, où la poudre circule depuis des siècles
  • Partie utilisée : les feuilles, fermentées pour libérer le pigment bleu
  • Forme : poudre ou petits blocs bleus, à mélanger au savon noir ou en masque

D'où vient ce bleu ?

Le nila n'est pas une feuille simplement broyée. Pour l'obtenir, on fait fermenter les feuilles d'indigotier : ce processus libère une molécule incolore qui, au contact de l'air, se transforme en indigotine, le pigment bleu. C'est ce pigment, séché, que l'on retrouve dans les coupelles des hammams.

Petite surprise botanique : selon le référentiel des jardins botaniques de Kew, Indigofera tinctoria n'est pas originaire du Maroc. La plante pousse naturellement de l'Afrique de l'Ouest jusqu'à l'Inde. Le nila marocain est donc avant tout un produit du commerce saharien, venu de loin par les routes caravanières. L'espèce exacte de chaque poudre vendue aujourd'hui n'est d'ailleurs pas toujours vérifiable.

Le rituel traditionnel

Le nila est surtout associé au sud du Maroc et aux femmes sahraouies. Au hammam, on le mélange à une noix de savon noir beldi, on masse la peau, on laisse poser une dizaine de minutes, puis on rince avant le gommage. En masque, on le délaye avec un peu d'eau de rose, de yaourt ou d'argile, en évitant soigneusement le contour des yeux. On lui prête le pouvoir de donner de l'éclat au teint.

L'insolite : les « hommes bleus » du désert

Le chèche des Touaregs, le tagelmust, est teint à l'indigo. Comme l'eau est rare dans le désert, on ne trempe pas toujours le tissu : on y bat de l'indigo sec. Résultat, la couleur déteint sur la peau, ce qui a valu aux Touaregs le surnom d'« hommes bleus ». Pour beaucoup, ce dépôt bleu était un signe de beauté, de santé et de prospérité.

L'indigo comptait aussi parmi les marchandises les plus précieuses échangées sur la route du sel, entre le Sahel et le Maroc.

Ce que dit la science

Soyons honnêtes : il n'existe aucune étude cosmétique publiée sur le nila marocain. Son pouvoir « éclat » repose sur la tradition, pas sur des essais.

Ce que l'on sait, c'est que les plantes du genre Indigofera ont été étudiées en laboratoire : une revue scientifique de 2018 rapporte des activités antioxydantes, anti-inflammatoires et antibactériennes de leurs extraits, surtout sur des cellules et chez l'animal. Ces travaux ne portent pas sur la peau humaine.

Vous lirez peut-être que « l'indigo soigne le psoriasis ». Attention à la confusion : les essais cliniques sur ce sujet concernent l'indigo naturalis, un remède chinois tiré d'autres plantes, utilisé sous contrôle médical. On ne peut pas en tirer de conclusion pour le nila.

Le petit rituel à la maison

  1. Sous la douche, mouillez la peau à l'eau chaude pour ouvrir le rituel.
  2. Faites mousser un savon au nila sur un filet exfoliant et massez le corps en cercles.
  3. Rincez, terminez par un jet d'eau fraîche.
  4. Sur peau encore humide, appliquez une noisette de beurre de karité.

Précautions

  • Faites un test au pli du coude 24 à 48 h avant la première utilisation.
  • Évitez les yeux, les muqueuses et la peau abîmée. Ne jamais avaler.
  • Une légère trace bleue qui part au rinçage est normale. Une couleur bleue intense et tenace, un bleu presque fluo, une odeur chimique ou un prix très bas doivent vous alerter : il existe des poudres falsifiées avec des colorants de synthèse. Choisissez des produits étiquetés et traçables.
  • Prévoyez des serviettes foncées : l'indigo peut tacher le linge clair.

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La canopée africaine : toute la série

Dix plantes, cinq régions, un voyage à travers les rituels de beauté du continent : nila, argan, karité, bissap, ricin, café d'Éthiopie, rooibos, marula, chébé et safou. Un nouvel article paraît chaque semaine. Retrouvez tous les articles déjà publiés sur la page de la série.

Sources

  1. Yabiladi (2025). Nila, the Moroccan beauty secret taking over.
  2. Royal Botanic Gardens, Kew. Indigofera tinctoria L., Plants of the World Online.
  3. Wikipédia. Tagelmust.
  4. Rahman T.U. et al. (2018). Phytochemistry and Pharmacology of Genus Indigofera: A Review. Records of Natural Products 12(1):1-13. Lire l'article.
  5. Lin Y.K. et al. (2015). A Chinese Herb, Indigo Naturalis, Extracted in Oil Used Topically to Treat Psoriatic Nails. JAMA Dermatology 151(6):672-674. Lire l'article.

Cet article est informatif et ne remplace pas l'avis d'un professionnel de santé.